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Entretien avec Stéphane Ferrand, à propos de Cagaster

Nous nous sommes entretenus avec Stéphane Ferrand, éditeur de Cagaster chez Glénat.

Cagaster 1 coverComment avez-vous découvert le titre Cagaster, qui n'était pas distribué dans le circuit classique de l'édition au Japon ?

Notre volonté était à l’époque de diversifier nos sources en matière de titre. Étant éditeurs de manga depuis 25 ans maintenant, nous avons l’occasion de parcourir les catalogues de très nombreux éditeurs japonais. Nous maîtrisons de fait dans une certaine mesure les méthodologies de création de ces derniers. Notre curiosité éditoriale nous a poussé dernièrement à nous intéresser à ce que d’autres méthodes pouvaient donner. Explorer les webcomics ou les dojinshi était pour nous une manière d’aborder des auteurs japonais produisant avec leurs seules contraintes propres, et sans celles habituelles des éditeurs. Nous avons donc défini nos axes de recherches, en premier lieu autour de shônen et de seinen, et des goûts des Français. Puis mon assistante de direction, Mlle Satoko Inaba, qui est bilingue, a donc exploré certaines possibilités via Internet. C’est ainsi qu’elle a présélectionné un certain nombre de titres, dont Cagaster.

Qu'est ce qui vous a intéressé dans ce titre ?

L’auteur ayant une pleine maîtrise de son œuvre, l’histoire ne connaît aucune pesanteur, pas de ralentissement ou de digressions. Les éléments se mettent en place rapidement et sont exploités avec talent, l’auteur sachant où il va. Le rythme est là, le titre est vif, bien mené, et donne un ensemble de six volumes très bien équilibré (dans sa version première, le titre comptait neuf volumes à pagination réduite). L’histoire m’a paru bien en phase avec les préoccupation actuelles, entre la crainte d’un monde post-apocalyptique, les questionnements sur l’évolution de l’homme, le besoin d’un héros, les dérives de la science immaîtrisée. On sentait tout de suite que l’auteur proposait une histoire avec un propos. Kachou Hashimoto avait quelque chose à dire, à faire partager via son œuvre, j’ai trouvé cette implication très honorable. J’aime cette prise de risque dans la parole. L’autre point était son dessin. Au-delà d’une très bonne maîtrise technique, les gammes du shônen étaient bien respectées. Mais j’ai tout de suite flashé sur ses personnages secondaires, qui ici ne sont pas enlevés en deux coups de crayons, mais ont une vraie personnalité, une vraie « trogne ». Me sont revenues à l’esprit des images de personnages issus de Nadia et le secret de l’eau Bleue ou de certains films de Ghibli. J’ai adoré ce chara-design osé dans un shônen, mais qui donne du « corps » aux persos secondaires. Le travail sur les seconds couteaux est très riche à ce titre. J’ai aimé aussi ce soin.

CAGASTER T1 (c) P12 HD
Kachou Hashimoto a écrit Cagaster en ne pensant pas le faire publier par un éditeur, l'édition papier a-t-elle nécessité un re-travail de l'auteur ou de votre équipe ?

À la suite de la parution sur le Net, Kachou a développé une auto-édition en papier. C’est à cette occasion qu’elle a pu changer ou modifier certains éléments de ses planches pour avoir un résultat optimisé pour le papier. Du côté de Glénat, nous lui avons demandé également deux-trois choses, comme par exemple de nous refaire toutes les couvertures afin d’avoir un schéma plus proche des goûts et de « l’œil » des Français. Kachou a très bien compris ce besoin et cet enjeu et nous a réalisé des couvertures superbes dont nous sommes plus que satisfaits. Nous lui avons demandé également de réadapter au format 130 x 180 et d’agréer à une pagination plus habituelle pour nous d’environ 200 pages en ramenant ses neuf volumes originaux en six.

Internet et la diffusion des œuvres en ligne directement par leurs auteurs sont-ils en train de modifier les codes et règles du monde de l'édition ?

Internet et la diffusion des œuvres en lignes sont des outils. C’est le monde qui change, qui évolue, vers de nouvelles manières de faire, de travailler, de créer, d’éditer et de vendre. Les outils facilitent cela, permettent à cela d’exister et de s’exprimer. Ce serait trop long de parler du Japon, mais pour notre pays par exemple, la réalité de la création a basculé avec l’arrivée du manga en France. La pérennité de cette nouvelle manière de créer n’a cessé de se développer en 25 ans, un nouveau modèle se substitue lentement à l’ancien, avec de nouvelles règles. La force des outils actuels ne fait qu'accélérer cela. Mais avant l’avènement d’Internet, avant les smartphones, avant les tablettes, nombres d’auteurs en herbes produisaient déjà différemment, via le monde des fanzines. J’ai des cartons pleins de cette époque, où des bandes de jeunes travaillaient en studio, s’autoproduisaient en magazine, puis en édito, explosaient les formats, les paginations, glorifiaient le noir et blanc, tenaient stand dans les salons pro. Les codes et les règles ont déjà changé. Les œuvres sont là, les auteurs sont prêts. L’outil n’est que le véhicule.
Une seconde époque surviendra assez rapidement, ou on créera spécifiquement pour Internet, en utilisant les capacités techniques des outils. Alors les outils eux-mêmes changeront les règles et les codes du monde de l’édition.

CAGASTER T1 (c) P68 HD
Cagaster
est-il un cas unique, ou vous intéressez-vous plus largement au monde du webcomic et des mangas auto-édités ?

Je m’intéresse au futur du monde éditorial. Webcomics et mangas auto-édités ne sont que la partie immergée d’un Iceberg dont la partie emmergée se dévoilera au fur et à mesure du renouvellement des générations de lecteurs et d’éditeurs. Demain aurait déjà dû se préparer hier. Nous ne pouvons plus perdre de temps, car dans un monde mondialisé, d’autres éditeurs, à l’autre bout de la planète, ont compris depuis longtemps que les modèles ont muté. Tout nous pousse donc à aller de l’avant sur ces cas.

Propos recueillis par ELSA BORDIER



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